Depuis début 2022, le discours officiel sur le nucléaire a connu un revirement spectaculaire. Emmanuel Macron, qui avait hérité de la fermeture de Fessenheim et d’une trajectoire de baisse à 50 % de la part nucléaire, multiplie les annonces pro-atome : construction confirmée de six EPR2 (avec huit en option selon la PPE 2026 dévoilée en février), relance massive vantée comme clé de la souveraineté énergétique, de la décarbonation et de l’indépendance face aux chocs pétroliers.
Le 10 mars 2026, au sommet nucléaire de Paris, il a réaffirmé que « sans nucléaire, nous ne pourrons pas tenir nos objectifs de neutralité carbone pour 2050 tout en créant des emplois ». Le 12 mars, sur le chantier EPR2 de Penly, il a salué les salariés « Le nucléaire est une force pour la France ».
À l’échelle européenne, Ursula von der Leyen a été encore plus explicite. Pour la présidente de la Commission européenne, le recul du nucléaire ces dernières décennies était un « strategic mistake » (erreur stratégique), qui a exposé l’UE à la vulnérabilité énergétique. Elle a annoncé la création d’un fonds de 200 millions € pour les technologies innovantes (SMR) et une stratégie pour les rendre opérationnelles dès les années 2030.On pourrait croire à un tournant profond, pragmatique et irréversible. C’est un leurre. Malgré ces discours, de nombreux freins persistent, alimentés par l’influence persistante d’associations environnementales, au premier rang desquelles on trouve France Nature Environnement (FNE). Ces structures, dotées de ressources publiques massives et d’un réseau d’influence démesuré, continuent de peser sur les procédures, les recours et l’opinion publique. Elles minimisent les contraintes techniques des renouvelables, qu’elles opposent systématiquement aux projets nucléaires.
La machine bien huilée de FNE : financements publics et influence démesurée
FNE fédère plus de 6 000 associations sur le territoire national, elle emploie des dizaines de salariés (des centaines via le réseau) et capte une part importante de subventions publiques (État via OFB/ADEME, régions, fonds européens, départements et villes). Son budget repose largement sur ces aides récurrentes, les marchés publics et des concours pour l’animation territoriale.
Avec l’arrivée de Jean-François Julliard (ex-DG de Greenpeace France pendant 14 ans) à sa direction en janvier 2026, FNE renforce une ligne historique antinucléaire : opposition aux EPR2 qualifiés d’« inutiles et imposés », minimisation de l’intermittence des renouvelables (comme dans son intervention sur ARTE le 12 mars 2026, relayée par Documentaire et Vérité, où il balaie cela comme une simple « histoire » : « Il faut arrêter avec cette histoire d’intermittence, le 100% renouvelable, ça fonctionne ! »).
Selon le directeur de France Nature Environnement : « Il faut arrêter avec cette histoire d’intermittence, le 100% renouvelable, ça fonctionne ! » Sceptique, @MyrtoTripathi lui fait remarquer que « ça n’a jamais fonctionné à l’échelle d’un village… » pic.twitter.com/Z4PXXLxFR6
— Documentaire et Vérité (@DocuVerite) March 13, 2026
Ces positions s’accompagnent de recours contentieux récurrents contre les projets nucléaires ou industriels, utilisés comme une arme de blocage. Le capital sympathie dont bénéficie FNE est immense : relais médiatiques quasi automatiques, présence au CESE, commissions consultatives, passerelles vers l’administration. Le directeur général vit confortablement de cette posture militante institutionnalisée, bien éloignée des intérêts de la nation.
Ajoutons à cela le fait que la FNE et ses réseaux répondent à un besoin de lien social, et on comprend combien il est aisé d’obtenir facilement une mobilisation des habitants sur les territoires contre des projets perçus comme imposés par le lobby nucléaire. Ces fédérations canalisent les colères contre « l’artificialisation des sols», ce qui renforce leur rayonnement et leur influence auprès des acteurs politiques, alors que leurs positions techniques sont contestables.
Les Voix du Nucléaire : experts bénévoles, moyens limités, risques réels
À l’opposé, on trouve l’association Les Voix du Nucléaire, dont l’existence repose sur des bénévoles hautement qualifiés (ingénieurs, physiciens, experts du secteur). Myrto Tripathi, sa présidente, ingénieure expérimentée, défend un nucléaire fiable et bas-carbone, souvent seule face aux postures idéologiques.
Budget : environ 110 000 € (dons privés, adhésions), sans subventions publiques massives.
Au contraire de Jean-François Julliard, Myrto Tripathi n’est pas payée pour ses engagements. Elle prend aussi des risques concrets pour sa carrière. En rappelant les faits, dont le problème non résolu de l’intermittence des EnR, qui exigent un backup pilotable massif, les échecs de l’Energiewende allemande, des données RTE toujours valables, elle s’expose à la marginalisation dans un écosystème médiatique et militant dominé par l’anti-nucléaire. Ce même si ses analyses sont alignées sur la réalité technique. Le 100 % renouvelable pur reste un mirage à l’échelle nationale. Comme elle le rappelle, ça n’a même jamais marché à l’échelle d’une seule commune.
La complexité du dossier énergie : un décalage abyssal entre militants et pros
Le nucléaire et la transition énergétique sont des sujets ultra-techniques (stabilité du réseau, backup pilotable, coûts système, RTE scénarios 2050). Les pros (ingénieurs, physiciens, RTE, IEA) insistent sur les faits : l’intermittence ne peut pas être résolue sans flexibilité massive du nucléaire et des énergies fossiles (gaz/hydrogène). Le besoin d’une énergie de base fiable pour la décarbonation sans blackout reste, sans conteste, le nucléaire. Pour s’en convaincre chaque jour, il suffit de consulter les données du site Electricity Maps, qui actualise tous les quarts d’heure les chiffres des émissions de CO2 du mix électrique de plusieurs pays.

Comme sur tous les domaines, les militants associatifs, souvent issus de luttes locales ou idéologiques, manquent tous de cette expertise approfondie et sont souvent pétris de nombreux biais qui installent le déni des réalités. Cela crée un décalage entre un discours simplificateur (« 100 % renouvelable ça fonctionne ») et les réalités physiques (courbes de production, backup nécessaire, expériences internationales).
La dimension politique : influence persistante malgré les annonces officielles
Le revirement macronien et européen masque une capture partielle de l’appareil politique par des figures comme Pascal Canfin (ex-DG WWF France, ex-ministre, eurodéputé Renew Europe, coordinateur ENVI au Parlement européen jusqu’en 2024), qui incarnent ces passerelles du monde associatif vers le monde politique. Dans son livre *Gagner le combat du pacte vert* (janvier 2026), il raconte les coulisses et les fragilités du Green Deal, défend une écologie qu’il qualifie de pragmatique en alliant ENR et nucléaire sélectif, mais met en garde contre une « ligne dure française » pro-nucléaire massive. Renew Europe (son groupe) mise sur des ENR dominantes, les SMR et l’innovation, tout en restant critique sur les EPR à grande échelle. Ces profils (ex-ONG vers institutions) renforcent une influence nocive qui freine la mise en œuvre réelle des engagements politiques, via les commissions européennes, les textes et des relais nationaux. Cette influence alimente aussi directement les énergies fossiles puisque, rappelons-le, elles ne peuvent pas répondre aux besoins de nos sociétés sans backup.
La FNE bénéficie donc de ce climat, avec des subventions publiques (OFB, ADEME, régions, Europe), la présence au CESE, aux commissions consultatives, des passerelles politiques ou institutionnelles (nominations controversées comme Anne Le Strat à l’OFB en 2026, enquêtes en cours). Avec Jean-François Julliard (ex-Greenpeace pendant 14 ans, DG FNE depuis janvier 2026), la ligne antinucléaire se durcit. On assiste à une opposition aux EPR2 jugés « inutiles et imposés », la minimisation de l’impact de l’intermittence des EnR (ARTE 28 minutes 12 mars 2026 : « Il faut arrêter avec cette histoire d’intermittence, le 100% renouvelable, ça fonctionne ! »).
La précarité flagrante des ENR : l’exemple allemand
L’Allemagne illustre le piège. L’Energiewende (sortie nucléaire 2023, charbon 2038) promettait des EnR dominantes. En 2025-2026 : la production EnR est variable (conditions météo défavorables 2025), la hausse consommation de gaz est confirmée (+3,6 % en 2025 pour backup et chaleur), l’usage du charbon persistant (14,3 % énergie primaire), les prix de l’énergie sont élevés, ils impactent la croissance (Ifo1 : -0,2 point PIB 2026 si prolongés), ajustements stratégiques (priorité gaz 20 GW supplémentaires d’ici 2030, révision objectifs EnR à la baisse). La dépendance aux importations (GNL, gaz domestique mer du Nord) et le retour aux énergies fossiles transitoires montrent que sans pilotable bas-carbone massif, les EnR créent précarité, coûts et émissions plus hautes que prévu, tout en alimentant un business faramineux :
- Éolien : environ 45 milliards € d’investissements sur des projets en 2025 (WindEurope), dont 3-4 milliards € direct pour les fabricants de turbines.
- Solaire : ~80-90 milliards € marché PV global en 2025 (SolarPower Europe, légère contraction vs 2024 mais volume massif ~65 GW installés).
- Total ENR (éolien + solaire) environ 125-135 milliards € en valeur marché/investissements combinés pour 2025, avec un fort contraste : éolien plus « made in Europe » et industriel, solaire plus massif en volume mais le poids de l’importation est important (Chine >90 % des panneaux).
Manipulation de l’opinion et capture persistante : le vrai scandale
Cette dissymétrie n’est pas anodine. D’un côté, une fédération financée en partie par l’argent public propage une vision qui ignore ou minimise des contraintes physiques avérées (variabilité des ENR, besoin de flexibilité, coûts système). De l’autre, une association citoyenne experte peine à exister, elle est taxée de « lobby » alors que le vrai déséquilibre vient des financements publics captés par les antinucléaires.
Au final, l’opinion publique est manipulée, ce qui affecte directement les décisions politiques et leur efficacité : les annonces de Macron et von der Leyen donnent l’illusion d’un changement profond, mais les freins administratifs, contentieux et culturels restent en place. Les recours systématiques, l’influence sur les débats et les nominations controversées à des positions importantes d’acteurs associatifs (comme Anne Le Strat à l’OFB) freinent la mise en œuvre réelle de la relance.
Mais ce n’est pas tout, ces manipulations de l’opinion publique influencent aussi des magistrats qui, s’ils sont fins connaisseurs de la loi, ne sont, à de très rares exceptions près, que très ignorants des enjeux environnementaux. D’où des jugements souvent iniques et une dangereuse complaisance à l’égard d’organisations militantes dont certaines sont parfois violentes.
Conclusion
Il est temps de rééquilibrer le débat énergétique et d’exiger une transparence accrue sur les financements des ONG influentes. De même, l’audition systématique des experts indépendants comme Les Voix du Nucléaire doit être plus souvent requise. Il s’agit aussi de mettre un terme à des subventions publiques à sens unique, trop souvent détournées à des fins contraires aux intérêts de notre pays et même aux enjeux environnementaux. Il s’agit d’appliquer une transition pragmatique, établie sur les faits et la science, et non sur des postures militantes financées par l’État. Le nucléaire, relancé en façade, ne peut se satisfaire de freins persistants.
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Sébastien Tertrais: AuteurVoir toutes les publications Fondateur et rédacteur en chef à OHERIC-Média
- L’indice IFO évalue le climat du monde des affaires en Allemagne[↩]

